1910-1912


"C'est ainsi que je vois davantage de conscience entrer dans mon oeuvre et tout le vague en sortir. "



      À son amie Aletta de long, qui, en octobre 1909, remarque chez lui un changement, Mondrian explique qu'il est resté le même "avec juste un peu plus d'équilibre, si je ne me trompe. L'étude de la théosophie y a beaucoup fait... c'est vraiment un guide dans le développement de la conscience de soi", à quoi s'ajoute ce post-scriptum : "Je ne t'ai pas trouvé changée, chez moi c'est la disparition de ma barbe qui fait drôle". D'autres témoins ont décrit son atelier dont il a peint les murs en blanc et le sol en noir. Le triptyque Évolution (cat. 91) présente une figure féminine dans trois états : celui de la vie inconsciente d'elle-même, le moment où naît la conscience et la vie parvenue à la conscience, témoigne de la transformation de l'artiste.


      A la fin de 191 0, Mondrian a abandonné le luminisme et peint, en grands à-plats de couleurs contrastées, des oeuvres monumentales, chargées de symbolisme (cat. 90-92). En mai 191 1, il se rend à Paris pour préparer la première exposition du Moderne Kunst Kring (Cercle d'art moderne). Il expose au Salon des Indépendants où les peintres cubistes. Delaunay, Gleizes, Metzinger, Léger, Le Fauconnier, sont présentés dans la salle 45 et visite également les galeries de Kahnweiler, Sagot et Uhde, où il voit les tableaux de Braque et Picasso.


      L'exposition du Kunst Kring ouvre le 6 octobre 1911 au Stedelijk Museum d'Amsterdam avec 28 tableaux de Cézanne de la collection Hoogendijk et des oeuvres des grands cubistes. La critique va d'ailleurs qualifier de "cubiste" son envoi (cat. 91, 90, 92). Les toiles peintes par Mondrian au cours des mois qui suivent dénotent une étude attentive des principes de Cézanne (cat. 93, 94), selon lesquels tout le visible a un fonde 'ment géométrique et la peinture n'est rien d'autre que l'opposition des couleurs.


      Ces expériences comptent beaucoup dans sa décision de s'installer à Paris où il arrive début 1912. C'est certainement à travers les oeuvres qu'il présente en octobre, à la deuxième exposition du Kunst Kring, qu'on saisit le mieux son évolution. Sur les sept toiles, trois ont été peintes à Domburg au cours de l'été (cat 96) et quatre à Paris (cat. 97, 98, 99). Mondrian reprend ses compositions précédentes pour en pousser davantage les possibilités (cat. 97/93). Graduellement, les objets perdent leur fonction figurative pour un jeu équilibré de lignes essentiellement horizontales et verticales joint aux trois couleurs primaires : rouge, bleu, jaune. La courbe domine dans les tableaux d'arbres (cat. 98/94, 99). Les derniers éléments naturalistes cèdent la place à un art abstrait fondé sur la ligne, la texture, la couleur.

1912-1914


"Je sentis que seuls les cubistes avaient découvert le bon chemin ; et pendant longtempsjefus très influencé par eux."




      En 1913 à Paris, Mondrian continue le travail qui va le mener à la "plastique" des seuls rapports formels. Il n'abandonne pas complètement la nature et présente en mars, au Salon des Indépendants, trois toiles parmi lesquelles Arbre en fleurs (cat. 101) qui reprend une oeuvre antérieure (cat. 98) dans un format en hauteur et Arbre (cat. 102) où dominent désormais les verticales. Son envoi est bien perçu par la critique. Apollinaire en particulier signale que ses arbres comptent parmi "les oeuvres les plus remarquées" de l'exposition. Herwarth Walden l'invite alors à exposer au premier Salon d'Automne allemand qui ouvre à Berlin le 20 septembre 1913.


      À cette époque, Mondrian abandonne les titres et inscrit au dos des toiles le type d'œuvre dans la langue du pays vers lequel elle est expédiée pour être exposée - Tableau, Gemâlde, Schilderij, Picture ou Composition, Compositie, Komposition - suivi d'un numéro en chiffres arabes ou romains. On a ainsi autant d'annotations que d'expositions.


      À l'automne 1913, les quatre toiles qu'il envoie à la troisième exposition du Kunst Kring à Amsterdam témoignent de ce changement. Les deux plus anciennes illustrent sa façon de procéder par exagération des lignes d'un tableau précédent : Tableau n'4 (cat. 101) qui trouvait sa source dans Pommier enfleur (cat. 98) conduit à Tableau n3 (cat. 103) cette fois dans l'ovale cher à Picasso.
      Dans Tableau n'1 (cat. 104) et n2, l'oblique perd de son importance au profit de réseaux de lignes plus ou moins longues, parallèles deux à deux.

1914


"Petit à petit, je pris conscience que le cubisme n'assumait pas les conséquences logiques de ses propres découvertes. "


      Depuis 1913, le paysage urbain retient également l'attention de Mondrian pour lequel "la distribution des surfaces et des lignes en architecture" parle "plus directement que les caprices de la nature". Le caractère mathématique de l'alignement des façades lui permet de systématiser, en partie, les rapports des lignes et des couleurs. Il adopte alors un cadre en retrait par rapport au bord de la toile afin de libérer toute la surface peinte, et l'étroite bande de toile latérale non recouverte par le cadre étant peinte de la même couleur bronze que la baguette.


      Il garde ce principe jusqu'en 1937, si ce n'est que le vert est remplacé par du blanc dès 1917. Le même système prévaut pour ses "compositions" récentes exposées par le marchand W. Walrecht, dans sa galerie de La Haye, à partir du 15 juin 1914. Avec Composition VI (cat. 109), l'image compacte de "formes rectangulaires fermées" est brisée, voire désintégrée. Les carnets de croquis montrent qu'il travaille à partir de la forme abstraite d'un mur en démolition.
      La guerre éclate, empêchant Mondrian de rentrer à Paris où il a laissé trois toiles inscrites dans un ovale et peintes sur un support rectangulaire. Tableau III (cat. 108) dont le format a sans doute rendu impossible le voyage à La Haye, prend pour point de départ le dessin d'un immeuble étayé en façade par un échafaudage. Il a certainement achevé Composition ovale (cat. 1 1 0) - la sortie latérale de la gare Montparnasse, côté rue du Départ - juste avant son départ pour les Pays-Bas le 25 juillet 1914. Dans son pays, il va poursuivre l'expérimentation des moyens d'expression plastique qu'il a découverts et qui vont le conduire à créer le néoplasticisme.